J’ai un chien affreux que je passe d’ordinaire beaucoup de temps à insulter, même si j’ai renoncé à lui savater l’arrière-train il y a quelques années après que j’ai eu compris que la pauvre bête n’était tout simplement plus en âge d’apprendre quoi que ce soit, y compris à ne pas pisser au milieu du salon. L’insulte que je préfère lui jeter, celle qui lui fait remuer la queue de contentement et me regarder comme un chrétien mire les cadavres plantés sur des croix, c’est « pute-à-chats ». Il faut dire qu’en sa fringante jeunesse, il lui arrivait de découcher plusieurs nuits d’affilée et de nous revenir chancelante et ravagée, l’œil vague, le poil en bataille et imprégnée d’une telle odeur de crevette pourrie que nous ne pouvions que conclure qu’elle — car c’est une femelle — s’était livrée aux assauts des chats de gouttière nombreux dans mon village majoritairement acquis aux thèses du Front National.

Bref, mon chien, je l’aime.

Et ces derniers temps, je l’aime d’autant plus qu’il est le seul motif encore retenu pour légitime d’aller prendre cet air du dehors désormais réputé infect et dangereux. Bien sûr, quand cette pandémie aura reflué, la toute première chose que nous aurons à accomplir sera de confiner Macron, sa clique et leurs donneurs d’ordre dans quelque prison de haute sécurité au motif de leur incompétence, de leur cynisme et, in fine, de leur barbarie anti-sociale, mais, si vous le permettez, je prendrai le temps, avant, de passer chez le boucher acheter un ou deux kilos de mou de porc pour régaler mon chien d’un festin de remerciement. Que serais-je sans lui à l’heure où ne sont plus autorisés que le travail et la consommation et où les sdf risquent six mois de prison ferme pour n’avoir point de domicile où se terrer pendant que la police est seule à pouvoir se promener sur les plages, vacances bien méritées après de tant de mois passés à taper sur tout le monde, à arracher des mains, à crever des yeux, à étrangler des livreurs, à gazer les femmes et les enfants ? C’est donc désormais un spectacle bien réconfortant de le voir, mon chien, pousser sa crotte sur le bas-côté herbeux de la route et j’ai cessé de le presser d’agir par des mots choisis parmi les plus blessants et par des incitations podales ; non, je le laisse déféquer aussi lentement qu’il le désire ; mieux, le soir, je le bourre de féculents à fortes propriétés occlusives pour que durent encore et encore ses efforts pour se libérer les boyaux.

En ces temps de nécessaire solidarité, je me fais un devoir citoyen de vous donner la recette de la pâtée constipante que j’ai mise au point pour augmenter la durée légale de mon bol d’air extérieur.

Pour un chien de 17 ans déjà semi-obèse et promis à une mort prochaine :

— 750 g de farine ;
— 6 œufs ;
— 30 cl d’eau ;
— Un entonnoir.

Mélanger tous les ingrédients, sauf l’entonnoir et les coquilles d’œuf, dans une casserole. Faites cuir à feu vif pendant quatre à cinq minutes puis retirez du feu et laissez tiédir quelques instants. Appelez-le chien. Flattez-le. Quand il remue la queue et fait le beau, enfoncez-lui l’entonnoir dans la gueule tout en lui maintenant les pattes immobiles. Versez enfin l’intégralité du mélange savoureux dans l’entonnoir et procédez au gavage en vous aidant du manche d’un débouche-évier ou d’un tuteur à tomates. Si votre chien a des hauts-le-cœur, usez d’un élastique pour l’empêcher de rendre : ce détail a son importance, car si le chien rend, tout cela aura été vain.

Laissez agir une nuit.

Sortez avec votre chien.

Profitez.

Si vous n’avez pas de chien, je vous donnerai demain le patron du costume de Rantanplan qui siéra à l’un ou l’autre de vos enfants.

Si vous n’avez pas d’enfant ou s’ils sont trop vieux pour vivre à portée de votre main, vous ne servez socialement à rien ou plus à rien, en conséquence de quoi vous pouvez mourir tranquilles.